Cette année, l'équipe de l'Université libre de Bruxelles a remporté le Concours Charles-Rousseau, l'une des compétitions les plus exigeantes du monde juridique francophone. Organisé par le Réseau francophone de droit international, ce concours repose sur la simulation d’un contentieux international et vise à renforcer les compétences en raisonnement juridique et en argumentation orale. Ce témoignage est le nôtre, celui de quatre étudiantes qui, pendant plusieurs mois, ont partagé recherches, doutes, nuits courtes et, finalement, une victoire collective. Nous venons de parcours différents, avec des formations et des sensibilités variées, et cette diversité a été une véritable richesse qui n’en a rendu que meilleur notre travail collectif. Chacune d’entre nous apportait un regard propre sur le cas, et c'est de la confrontation de ces perspectives que nos positions juridiques les plus solides ont émergé. Dès les premières semaines, nous avons compris que notre force ne résiderait pas dans une vision uniforme mais dans notre capacité à articuler des approches complémentaires au service d'une argumentation cohérente, le tout agrémenté d’une indéfectible cohésion de groupe.

Le cas de cette édition portait sur un différend en droit de la mer devant le Tribunal international du droit de la mer, opposant la République d'Estrygon à l'État insulaire de Saint-Aronax-et-Nedland. Plusieurs navires de pêche battant pavillon de Saint-Aronax-et-Nedland étaient soupçonnés d'activités illicites dans la zone économique exclusive du Royaume de Barataria ainsi que dans une zone maritime contestée entre Barataria et Estrygon. L'affaire débutait lorsqu'un premier navire, se déclarant en détresse, obtenait l'autorisation d'entrer dans un port d'Estrygon, soulevant aussitôt des questions relatives aux pouvoirs de l'État du port et aux obligations de coopération entre États. Par la suite, deux autres navires étaient détectés dans la zone contestée, conduisant Estrygon à lancer une opération de poursuite et d’arraisonnement.
Le cas mobilisait des questions classiques de droit de la mer, notamment les droits de l'État du pavillon, les pouvoirs de contrôle de l'État côtier, les conditions d'exercice du droit de poursuite et la liberté de navigation. Mais sa richesse tenait à la multiplicité des branches du droit international convoquées. Il fallait en effet articuler ces questions avec le droit des traités, avec les droits humains à travers le traitement des équipages et les allégations de traite des êtres humains et de travail forcé à bord, et avec les enjeux environnementaux liés à la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée. La question de la compétence du Tribunal occupait par ailleurs une place centrale, en raison des déclarations formulées par les États au titre de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. C'est cette densité juridique, couplée à des enjeux géopolitiques et humains très concrets, qui a rendu ce cas si stimulant et si exigeant.
De janvier à fin mars, nous avons inlassablement travaillé sur les mémoires dans une répartition équitable et formelle du travail à réaliser ; Marwa et Luna travaillaient sur la demande tandis que Matylda et Charlotte s’attaquaient à la défense. Pour autant, nous avons très vite réalisé que le casus se comprend comme un tout, peu importe la position sur laquelle nous travaillions. Nos agendas ont alors été complètement revus afin que, plusieurs fois par semaine, nous puissions nous retrouver à l’Université afin de débattre des arguments, croiser nos recherches et affiner nos stratégies de rédaction. Chaque position était discutée collectivement, y compris celles qui ne relevaient pas formellement de notre binôme afin d’avoir une pleine connaissance des arguments adoptés par les deux points de vue.

Est arrivé le 23 avril, jour de la remise des mémoires écrits. Nous pensions pouvoir en finir pour la fin d’après-midi. Grave erreur … de 9h à 21h nous avons passé la journée à lire, relire, imprimer, rectifier, (stresser et manger des viennoiseries) mais jamais douter. Odile Dua, notre coach et doctorante au Centre de droit international, nous a accompagnées tout au long de cette phase avec une rigueur et une disponibilité dont nous lui sommes profondément reconnaissantes. Son soutien autant que ses retours toujours pertinents et constructifs ont été déterminants dans l'affinement de nos positions juridiques. Une fois les mémoires remis, nous sommes entrées dans la phase la plus excitante, la préparation des plaidoiries.
Il n’était pas uniquement question de maîtriser notre propre argumentation mais bien d’être capables de la défendre oralement tout en étant disponibles pour répondre aux questions du Tribunal. Enfin le plus difficile de tout était d’être capables de gérer notre stress.
Le cœur battant, la gorge sèche, les larmes qui montent sous la pression et pourtant continuer à y croire est avancer. Évidemment tout cela ne se construit pas tout seul. Nous organisions deux simulations par semaine pour nous entraîner sous la supervision de spécialistes du Droit international (ce qui ne gâchait rien au niveau de stress ressenti). Non seulement nous affinions nos plaidoiries, la gestuelle, les silences volontaires, le contact avec les juges mais également travaillons nous nos stratégies et les failles de nos argumentaires. Ces séances ont eu fini de forger une véritable cohésion d’équipe avant de nous envoler enfin pour le concours tant attendu.

À Nice, l'intensité est encore montée d'un cran. Les nuits sont devenues plus courtes et les heures de travail se sont multipliées. La réalité du concours c’est qu’à partir des quarts de finale l’accès aux mémoires de la partie adverse n’est accordé que la veille de la joute. Il nous fallait alors tout analyser, identifier les arguments clés, adapter nos plaidoiries et préparer des réponses précises, le tout en quelques heures.
Pour autant, nous avons remporté les quarts de finale bien qu’à cet instant précis nous avions du mal à y croire. Affronter l’annonce des résultats a certainement été bien plus difficile que de faire face à toute question des juges, quelle qu’elle soit. Nous n’en avons pas moins eu la chance de toujours entendre clamé le nom de notre Université, signe que notre parcours ne s’arrêtait pas là.
Arrivées en finale tout ce qui comptait désormais était de s’amuser, de vivre cette dernière plaidoiries toute ensemble et d’être heureuses simplement, d’être arrivées jusque là. Une fois la séance levée, ni une ni deux nous nous sommes prises dans les bras, en larmes, conscientes de tout ce que nous avions construit ensemble au cours de ces derniers mois.
Ce que nous retenons, au-delà du résultat, c'est ce que cette expérience nous a appris sur nous, sur les autres et bien évidemment sur la pratique concrète du droit international. Nous avons appris à lire la jurisprudence de manière critique, à construire une argumentation cohérente sous pression, à anticiper les contre-arguments en temps réel et à défendre une position avec précision et conviction devant un tribunal.
Le concours nous a aussi confirmé que le droit international est une matière vivante, à la croisée d'enjeux divers tantôt juridiques, tantôt diplomatiques, environnementaux mais aussi humains. Les questions débattues en salle d'audience, comme l'arraisonnement de navires, les pouvoirs de l'État côtier, la liberté de navigation ou la protection des équipages, trouvent des prolongements directs dans l’actualité. Des tensions maritimes en mer de Chine méridionale à la situation du détroit d'Ormuz, en passant par les récentes interceptions de pétroliers soupçonnés de contourner les sanctions visant les exportations russes. C'est précisément ce lien constant entre le droit et le réel qui nous a animées tout au long de cette aventure, et que nous espérons continuer à explorer dans la suite de nos parcours respectifs.

Nous remercions chaleureusement Odile Dua pour son encadrement indéfectible, ainsi que les professeurs Mario Prost et Vaios Koutroulis d’avoir cru en nous et de nous avoir octroyé la chance de vivre cette aventure inoubliable.
Marwa Chelkha, Charlotte Demoulin, Matylda Lion et Luna Mariman
Avec le soutien de Wallonie-Bruxelles International
















