La canonnière du Yang-Tse et la notion d’Etat (Robert Wise, 1967) – Une analyse de Michel Tabbal

CanonnièreAdapté du bestseller de Richard Mc Kenna et réalisé en 1966 par Robert Wise, La Canonnière du Yang-Tse (titre original The Sand Pebbles) s’inscrit dans la lignée des grosses productions de films de guerre réalisées lors de cette même période (comme La Grande Evasion ou Le Pont de la Rivière Kwaï). Porté à l’écran par Steve McQueen au plus haut de sa gloire – son seul rôle qui lui a valu une nomination aux Oscars –, Richard Attenborough (ces deux derniers avaient partagé l’affiche de la Grande Evasion), Richard ‘Rambo’ Crenna et Candice Bergen, cette superproduction de trois heures connut un succès commercial important en salles. Outre ses qualités cinématographiques, le film est surtout connu pour son discours ouvertement antimilitariste et pour être un des premiers films à dénoncer – implicitement – la guerre du Vietnam et – explicitement – l’interventionnisme américain. Car, rappelons-le, les films dénonçant la guerre du Vietnam ont connu leur apogée vers la fin des années 70 et pendant les années 80 (dans un sens tout à fait opposé, un des rares films qui évoque le Vietnam dans les années 60 est sans doute le chauviniste Les Bérets Verts, 1968). A cet égard, Wise, qui possédait déjà à son actif plusieurs succès cinématographiques (notamment la Mélodie du Bonheur et West Side Story) avait toutes les portes hollywoodiennes ouvertes devant lui avant le tournage du film. Néanmoins, pour des raisons certainement d’ordre stratégique et politique, il décide de transposer son discours dans une reconstitution historique des années 20 en Chine. Le film suit les mésaventures de marins à bord de la canonnière américaine San Pablo patrouillant le long du fleuve Yangzi Jiang en pleine guerre civile chinoise en 1926, opposant les nationalistes de Tchang Kaï-chek aux communistes. La mission du navire est de protéger tous les ressortissants américains se trouvant en Chine. Le personnel de ce navire coule des jours paisibles puisque la majeure partie de son travail à bord est exécutée par des Chinois, afin que ces derniers arrivent à payer, selon les marins, leurs « bols de riz ». Néanmoins la situation des marins se complique, puisqu’ils deviennent la cible d’hostilités anti-occidentales, anti-impérialistes et xénophobes de la part des Chinois. Se trouvant, malgré lui, mêlé à cette guerre, le mécanicien Jake Holman (McQueen) est tiraillé entre l’agressivité de ses collègues, son devoir patriotique et son questionnement face à l’absurdité de la guerre et de l’interventionnisme américain.

Il est intéressant de constater que plusieurs questions de droit international sont évoquées tout au long du film. Nous tenterons de cibler notre analyse sur la question récurrente de la notion étatique, et plus particulièrement celle de la place de l’Etat sur la scène internationale, et celle de l’Etat-Nation, appliqué aux institutions chinoises. Cette problématique sera confrontée à la question de l’interventionnisme et du colonialisme occidental, de la diplomatie de la canonnière et de la notion de « traités inégaux ».

Dès le prologue du film, la question de l’Etat nation est posée, comme l’illustre ce récit :

« China 1926 … Ravaged from Within by Corrupt Warlords … Opressed from without by the Great World Powers who had Beaten China to her knees a century before … China a Country of factions trying to unite, to become a Nation … Through Revolution ».

L’histoire du film se déroule dans un pays a priori indépendant, alors officiellement reconnu comme la République de Chine. En même temps, cette époque des seigneurs de la guerre est caractérisée par une quasi-inexistence de l’appareil étatique ainsi que par l’abondance des conflits locaux. A travers le récit énoncé dans le prologue, on peut distinguer les grandes puissances (« Great World Powers »), d’une part, des nations asservies, d’autre part. La Chine est d’emblée présentée comme un pays dominé par les grandes puissances, avec une référence assez directe au concept de domination ou d’hégémonie étrangère. Par la suite, le film pointera explicitement du doigt l’emprise des grandes puissances sur la Chine, notamment au XIXème siècle à travers les agressions militaires et l’expansion coloniale (1840-1860). La question coloniale est manifestement posée, et on remarquera en ce sens que le film fut tourné en 1966, date charnière dans l’histoire de la décolonisation. La colonisation n’est certainement pas étrangère à la Chine, sujettes aux techniques hégémoniques des territoires à bail ou des concessions étrangères constituant indéniablement une « colonisation déguisée »[1]. Notons également que deux notions s’entrecoupent dans ce prologue : celle de « country »(pays) et celle de « Nation » (nation), cette dernière étant présentée comme la condition permettant d’accéder à la qualité d’Etat. Manifestement, Wise souhaite mettre en lumière le caractère biaisé de la structure étatique de la Chine en confrontant la situation anarchique de cette dernière au concept politique d’Etat-Nation.

Une des premières scènes du film est des plus significatives et des plus intéressantes pour notre étude, et on pourra la visionner ci-dessous.

Le héros arrive à Shanghai, et se retrouve à un dîner à bord d’un paquebot l’amenant vers le lieu de stationnement de la canonnière. Nous sommes en présence de cinq personnages occidentaux (majoritairement américains) présents autour de la table : deux missionnaires (M. Jameson et Mme Eckert), deux expatriés (dont un britannique, M. Outscout) ainsi qu’un certain Jake Holman, simple mécanicien incarné par Steve McQueen. La discussion va porter essentiellement autour de la diplomatie et la politique de la canonnière et de l’hégémonie occidentale en Chine : d’un côté, M. Outscout est un farouche défenseur de la politique de la canonnière tandis que, de l’autre, M. Jameson est opposé à cette forme de politique, impérialiste à ses yeux. Quant à Hamilton, Holmes et Eckert, ils apparaissent plutôt comme de simples spectateurs du débat. C’est à partir de cette scène que commence le parcours qui va caractériser le personnage de Steve McQueen dans toute l’évolution du film : au départ spectateur, il deviendra acteur engagé malgré lui face aux évènements bouleversant la Chine.

La scène aborde trois questions de droit international qui peuvent toutes se rattacher à la notion d’Etat.

Premièrement, si l’expression « diplomatie de la canonnière »[2] (« Gunboat diplomacy ») n’est pas utilisé stricto sensu, il s’agit manifestement de l’une des principales thématiques du film, le titre français étant plus révélateur à cet égard que le titre original, « The Sand Pebbles » (littéralement « les cailloux de sable »). Comme on le sait, au début du XXème siècle, les grandes puissances (notamment l’Angleterre, les Etats-Unis, le Japon) procédaient à l’envoi de canonnières sur le fleuve du Yang-Tse sous souveraineté chinoise. Ces dernières avaient pour but de protéger les nationaux des grandes puissances se trouvant en Chine, de maintenir l’ordre, et de veiller à la liberté des échanges. Cette présence avait aussi un fondement symbolique, tendant à affirmer la présence des grandes puissances occidentales à l’extérieur de leurs frontières. Ce rôle apparaît dans une autre scène particulièrement révélatrice : alors que la canonnière patrouille le long du fleuve, le mécanicien Holmes doit absolument arrêter le navire pour une réparation urgente ; son supérieur refuse, dans l’unique but de ne pas faire mauvaise impression auprès des Chinois (« Tant que nous avançons et que la cheminée fume, nous ferons impressions sur les Chinois »). Toujours lors du dîner, ce rôle symbolique est évoqué par le missionnaire, M. Jameson, lorsqu’il rétorque que les canonnières symbolisent « ce que les grandes puissances ont fait à cette Nation » (« Symbols of what the great powers did do this nation »).

canonniere-du-yang-tse-10-gDeuxièmement, on relève une réflexion sur la notion de nation. Dans l’extrait reproduit ci-dessus, M. Outscout s’étonne de l’utilisation du terme « nation », puisque, à ses yeux, la Chine n’en constitue pas une, cette dernière n’étant composée que d’un « ramassis de bandits, seigneurs, populace, viol, pillage et chaos » (« Nations ? Don’t be ridiculous, it’s a patchwork quilt of bandits, warllords, mobs, raps, loot and chaos »). Faut-il voir ici une référence à l’absence d’Etat, et plus spécialement à l’un de ses éléments constitutifs, celui du gouvernement effectif ? Au vu du personnage, nous estimons que c’est plus l’aspect civilisé qui lui importe, et peut-être ce dernier assimile-t-il la notion de « nation » à celle de « nation civilisée » au sens de l’article 38 du Statut de la Cour permanente de Justice internationale (qui évoque les « principes généraux de droit reconnus par les nations civilisées » comme une source de droit international). L’élément caractéristique de l’Etat, à savoir la souveraineté, semble plutôt être évoqué par M. Jameson (« la Chine ne pourra pas faire le ménage tant que vos traités (…) inique l’asserviront »). Pour ce dernier, le manque d’effectivité du gouvernement chinois est donc plus la conséquence que la cause de l’interventionnisme des grandes puissances.

Troisièmement et finalement, la notion d’Etat apparaît sous l’angle du droit des traités, et plus spécifiquement, via la théorie des traités inégaux. Toujours dans l’extrait reproduit plus haut, Jameson caractérise ces traités d’ « asservissants » et d’ « inégaux ». Ce type de traités, conclus avec les grandes puissances de l’époque entre 1842 et 1915, étaient imposés à la Chine afin de mettre en place des privilèges d’extraterritorialité, des concessions et des territoires à bail[3]. De plus, le missionnaire cite des exemples de clauses contenues dans ces traités: la perception des impôts, la gestion des douanes et des postes, ceci par des étrangers ainsi que la mise en place de régimes d’immunités (« Foreigners enjoying immunity from her laws »). Par ailleurs, le missionnaire via un langage familier évoque le fait que la Chine ne pourrait pas « faire le ménage » c’est-à-dire être souveraine à moins qu’elle ne soit « libre de ces traités » (« free of (…) treaties »). Les propos du missionnaire Jameson préfigurent ici la politique extérieure de la Chine à venir (notamment à partir des années 20) : lutte contre les traités inégaux et lutte contre l’hégémonie étrangère. Précisons en dernier lieu qu’un des exemples les plus intéressants de traités inégaux est le traité de Pékin de 1860 conclu entre la Chine et les grandes puissances mettant fin à la guerre de l’Opium et instaurant, entre autres, la navigation des canonnières sur le fleuve Yang-Tse, thème principal du film.

A la moitié du film, c’est sur le plan des compétences étatiques que la figure de l’Etat est évoquée, comme le montre ce deuxième extrait.

Après une confrontation entre des contestataires pacifiques chinois en barques bloquant la venue de la canonnière et des Américains, le supérieur américain décide d’envoyer, par souci de sécurité, quelques marins pour escorter les missionnaires (M. Jameson est accusé d’un crime, mais ce dernier veut à tout prix être jugé par les tribunaux chinois) tout en leur ordonnant de ne tirer qu’en dernier ressort, pour sauver des vies. Alors que des soldats chinois retirent un drapeau américain, une accroche verbale s’ensuit entre le Major Chin, de l’armée nationaliste chinoise, et un supérieur de la marine américaine :

« – Ce bâtiment est une propriété américaine (militaire US).

Mais c’est sur le sol chinois ! La loi chinoise m’autorise à le réquisitionner pour mon quartier général. Vous n’avez pas le droit d’y venir armés. Je vous fais escorter à votre bateau (militaire chinois) ».

Aux yeux des spectateurs non juristes (et même juristes), cette scène peut facilement prêter à confusion quant au lieu du déroulement de l’action et la juridiction applicable à ces lieux. On a tendance à croire qu’il s’agit d’une ambassade ou d’un consulat, et dans une certaine mesure une concession territoriale. En tout état de cause, deux types de compétences étatiques sont en concurrence : la compétence territoriale (via le militaire chinois) et la compétence personnelle ou compétence sur le service public (via le militaire américain). Sans le préciser explicitement, l’officier américain se permet d’entrer avec une patrouille armée, ce qui suggère une adhésion à la fameuse théorie de l’extra-territorialité selon laquelle le lieu en question ne serait pas soumis à la juridiction chinoise. Mais, chose rare dans le cinéma, cette théorie est contrebalancée par l’officier chinois qui, quant à lui, insiste clairement sur la primauté de la compétence territoriale. La scène se conclut par le départ des Américains, preuve de la prévalence de ce type de compétence aux yeux du réalisateur. Si, selon le droit de l’époque, les troupes chinoises ne pouvaient entrer dans ces concessions, la légalité de ces concessions fut mise en cause par les Chinois, et le Major Chin incarne cette forme de contestation.

En résumé, on peut dire que diverses interprétations peuvent prévaloir quant à la place qu’occupe la figure étatique dans le film. D’une part, celui-ci marque, d’une certaine façon, la relativité de la notion d’Etat en tant sujet exclusif du droit international et l’apparition d’une société internationale marquée par des sujets aux statuts différenciés. La période concernée est certes une époque où le droit international était peu institutionnalisé, et ne se limitait formellement qu’aux relations entre Etats « indépendants », mais une impression plane tout au long du film, l’idée que cette situation est en train de changer. Ce film marque dans une certaine mesure, et bien qu’à aucun moment il ne soit fait explicitement référence à la SDN, le début de l’institutionnalisation de la société internationale et la diversification du droit international. D’autre part, en ce qui concerne la représentation de l’Etat chinois en tant quel, le film semble marquer le début de l’apparition de l’Etat moderne centralisé, rompant avec l’ancien modèle qui s’apparentait à un Etat féodal. Bien que l’histoire se déroule lors de la République, nous savons que, tout au long de cette période, l’Etat chinois ressemble plus à une sorte d’ « Etat fantôme », d’ « Etat faible » ou d’ « Etat défaillant » (failed state) qu’à un Etat moderne. En ce sens, les extraits —et spécialement le premier— reproduits plus résonnent d’une étonnante actualité si on transpose le débat à certains « Etats » dont on se demande aujourd’hui s’ils possèdent encore tous les attributs théoriquement requis par le droit international.

Michel Tabbal


[1]DAILLER (P.), FORTEAU (M.), PELLET (A.), Droit international public, LGDJ, Paris, 8e éd., 2009, p. 537.

[2] Le terme canonnière est synonyme de navire de guerre (voir le terme anglais Gunboat qui est plus explicite) répondant à la définition des navires de guerre donnée par de la Convention de Montego Bay de 1980 en son article 29.

[3]En résumé, ce sont des traités qui mettent en place des avantages commerciaux et économiques ainsi que des privilèges extraterritoriaux, au profit des étrangers relevant des grandes puissances (Etats-Unis et Pays européens notamment) appelés Puissances « à traités ».

2 réflexions au sujet de « La canonnière du Yang-Tse et la notion d’Etat (Robert Wise, 1967) – Une analyse de Michel Tabbal »

  1. Hervé Vincent

    l’auteur de l’article nous dit que l’action se déroule en 1926 en pleine guerre civile chinoise entre nationalistes et communistes, or, en 1926, ceux ci sont alliés dans le  » premier front unis  » … la guerre civile chinoise proprement dites, commence en 1927 lors de la rupture du  » front unis  » lorsque les droitistes du guomingdang se retournent violemment contre leurs alliés communistes, par exemple avec le massacre de la révolte de shanghai en mai de cette année. cela pose la question de la véracité historique du film  » san pebbles ?

    Répondre

Laisser un commentaire