American Sniper (Clint Eastwood, 2014): une apologie de la guerre en Irak ? Une analyse de Vaios Koutroulis

 

Réalisé en 2014 par Clint Eastwood, le film American Sniper relate la vie de Chris Kyle, considéré comme étant le tireur d’élite le plus meurtrier de l’armée des Etats-Unis (CNN, « Chris Kyle, America’s deadliest sniper, offered no regrets », 25 février 2015, disponible sur : https://edition.cnn.com/2013/02/03/us/texas-sniper-killed-kyle-profile/index.html). Si une grande partie du film est consacrée aux quatre déploiements de Chris Kyle en Irak et à ses exploits militaires, Clint Eastwood explore d’autres facettes de son personnage, comme sa vie avant l’armée, son enrôlement et son entrainement au sein des SEALs, sa vie familiale et les effets de ses expériences militaires sur celle-ci ainsi que, une fois retourné aux Etats-Unis, son engagement auprès des vétérans de guerre en difficulté qui a finalement mené à sa mort, puisque Chris Kyle a été tué par un ancien marine atteint de stress post-traumatique. Bénéficiant d’un très grand succès commercial, le film a aussi été salué par la critique pour ses vertus cinématographiques, décrochant plusieurs nominations aux Oscars 2015, parmi lesquelles une dans la catégorie du meilleur film et une autre dans celle du meilleur acteur pour Bradley Cooper.

Le film glorifie un héros américain de la manière la plus classique qui soit. Le ton est donné dès l’une de premières scènes du film, lorsque le père de Chris Kyle livre à ses deux fils – Chris et son frère cadet – le discours suivant :

« Il y a trois personnages sur terre : les brebis, les loups et les chiens de berger. Certains préfèrent croire que le Mal n’existe pas. S’il menaçait leur foyer, ils ne sauraient pas se défendre. Ce sont les brebis. Il y a les prédateurs. Ils utilisent la violence pour dominer les faibles. Ce sont les loups. Enfin il y a ceux doués pour l’attaque et désireux de protéger le troupeau. Ces hommes exceptionnels vivent pour affronter les loups. Ce sont les chiens de berger. »

Quand Chris lui annonce qu’il a défendu son frère harcelé à l’école par un autre enfant, le père riposte : « Alors tu sais qui tu es. Tu connais ton rôle ».

Et en effet, Chris Kyle se comporte en véritable chien de berger, inébranlable face à l’adversaire et l’adversité, dédiant sa vie à la protection de sa patrie et des soldats des Etats-Unis, tant sur le terrain qu’à son retour. Cette représentation, comme le mentionne un article du quotidien The Guardian, « bitterly divided critics, some viewing it as Republican propaganda while others argue that it celebrates a true American hero » (« American Sniper : propaganda movie or tale the nation needed to hear ? », 23 janvier 2015 : https://www.theguardian.com/film/2015/jan/23/american-sniper-propaganda-political-row). Clint Eastwood, dans une interview donnée au journal Le Monde, réfute les accusations de propagande. Selon lui, le film « a aussi un aspect anti-guerre. Le scénario autorise le doute : sur le bien-fondé de notre présence en Irak et sur le fait de risquer des vies » (Clint Eastwood : ‘‘Dans ‘American Sniper’, il y a aussi un aspect anti-guerre », 18 février 2015, disponible sur : https://www.lemonde.fr/culture/article/2015/02/18/clint-eastwood-dans-american-sniper-il-y-a-aussi-un-aspect-anti-guerre_4578468_3246.html). Or, malgré les dénégations de son réalisateur, American Sniper semble faire l’apologie de l’intervention américaine en Irak, d’une part, en ne faisant aucune allusion aux violations du droit international humanitaire commises par les forces des Etats-Unis déployées sur le terrain (1) et, d’autre part, en présentant l’intervention comme étant justifiée au nom de la guerre contre le terrorisme (2).

1. Le respect exemplaire des règles du droit international humanitaire par les soldats des Etats-Unis

Dès le début de son premier déploiement à Falloujah, en Irak, alors qu’ils se déploient dans la ville de Falloujah pour une première opération, Chris Kyle et ses collègues reçoivent un rapide briefing de la part de leur supérieur :

« Bienvenue à Falloujah. Nouvel Ouest Sauvage du Moyen-Orient. Al-Qaeda en Irak a mis vos têtes à prix et les extrémistes se bousculent pour une part du gâteau. Chaque sniper, protégé par un Marine, sera dispatché le long de la route pour couvrir la première division de Marines. Votre boulot c’est de protéger à tout prix ces Marines. La ville a été évacuée. Tout homme en âge de combattre encore là est ici pour vous tuer. On met ces gars en sécurité et on rentre au bercail ».

Si on en croit ces instructions, comme la ville a été évacuée, tout homme en âge de combattre qui y est resté est présumé l’avoir fait en vue de s’attaquer aux soldats des Etats-Unis, et deviendrait ainsi une cible militaire légitime. Cette affirmation renverse une présomption bien établie en droit international humanitaire selon laquelle, en cas de doute, une personne sera considérée comme civile (article 50§3 du premier protocole additionnel de 1977 ; CPI, Le Procureur c. Callixte Mbarushimana, Décision relative à la confirmation des charges, Chambre préliminaire I, 16 décembre 2011, §148). De même, selon l’étude menée par les juristes du C.I.C.R. sur les règles coutumières du droit international humanitaire :

« en cas de doute, il convient de procéder à une évaluation attentive, compte tenu des conditions et des contraintes de la situation spécifique, pour établir s’il existe des indications suffisantes pour justifier une attaque. On ne saurait attaquer automatiquement toute personne dont le statut pourrait paraître douteux » (Jean-Marie Henckaerts et Louise Doswald-Beck, Droit international humanitaire coutumier, volume I : Règles, Bruxelles, CICR / Bruylant, 2006, p. 33).

L’émission d’un ordre d’évacuation n’est pas suffisante pour renverser cette présomption en faveur de la qualité de civil. Ceci a été confirmé par la Commission d’enquête établie par le Conseil des droits de l’homme pour examiner les actions menées par les militaires israéliens dans le cadre du conflit au Liban en juillet/août 2006 :

« [u]n avertissement enjoignant des civils à évacuer ne dégage pas les forces armées de l’obligation de ‘‘prendre toutes les précautions pratiquement possibles’’ pour protéger les civils restés en arrière, y compris leurs biens. Les personnes, de même que leurs biens, ne deviennent pas brusquement, sous prétexte qu’elles sont restées sur place, des objectifs militaires qui peuvent être attaqués » (Conseil des droits de l’homme, Rapport de la Commission d’enquête sur le Liban établi conformément à la résolution S-2/1 du Conseil des droits de l’homme, Doc NU A/HRC/3/2, 23 novembre 2006, §158).

Cette instruction générale émise au début du premier déploiement de Chris Kyle en Irak reste cependant la seule référence du film qui est problématique par rapport aux règles du droit humanitaire. Et il s’agit d’un problème qui reste bien théorique puisque, même dans le feu de l’action, l’American Sniper se conforme à une interprétation traditionnelle des règles du droit humanitaire, en appliquant systématiquement une présomption en faveur du statut civil des personnes visées. L’extrait suivant illustre bien cette approche.

On y voit Chris Kyle, perché sur un toit, qui aperçoit un homme suspect sur le toit de la maison en face et signale sa présence à ceux qui dirigent l’opération : « Homme, en âge de combattre. Il téléphone, il observe le convoi. Terminé ». La réponse qu’il reçoit ne lui est manifestement pas d’une grande utilité : « S’il signale nos mouvements, tu as feu vert. Terminé » : comment est-il censé savoir si ce mystérieux personnage signale les mouvements des marines ou non ? Comme le camarade qui l’accompagne le relève : « Peut-être qu’il appelle juste sa gonzesse ». Il subsiste donc un doute sur la teneur des actions de l’homme en question. Et, dans le doute, Chris Kyle ne tire pas, il préfère laisser l’homme partir. La présomption en faveur de la qualité de civil reconnue par le droit international humanitaire est donc pleinement respectée.

Plus généralement, tout au long de ses quatre déploiements en Irak, il n’y a pas un seul incident dans lequel Chris Kyle utilise la force létale de manière contraire au droit des conflits armés. Toutes les personnes tuées sont bien des cibles légitimes, qu’il s’agisse des membres des rebelles irakiens ou des femmes et enfants qui tentent de lancer une grenade contre un convoi des soldats des Etats-Unis, et de ce fait perdent leur protection en tant que personnes civiles parce qu’ils participent directement aux hostilités. De surcroît, Kyle s’impose certaines limites qui vont au-delà de celles prévues par le droit humanitaire, comme on le comprendra au visionnage de ce troisième extrait.

Comme on le voit, la tension est palpable : Chris Kyle se trouve face à un enfant qui prend un lance-roquettes et est prêt à l’utiliser contre un char de l’armée américaine. De ce fait, cet enfant répond aux conditions pour être considéré comme une personne participant directement aux hostilités ; il perd donc sa protection contre les attaques pendant toute la durée de cette participation (article 51§3 du premier protocole additionnel et règle 6 de l’étude sur le droit international humanitaire coutumier précitée). Ainsi, en théorie, Chris Kyle aurait pu appuyer sur la détente sans que cette attaque ne soit constitutive d’une violation du principe de distinction. Mais il se refuse à tuer cet enfant, comme le montre bien l’injonction répétitive qu’il lui adresse en chuchotant : « Le ramasse pas ! ». Finalement, l’enfant semble lui obéir ; il jette le lance-roquette et s’éloigne ; il a la vie sauve, grâce à l’attitude particulièrement prudente et précautionneuse de Kyle.

Tout cela ne signifie pas que le film ne contienne aucune scène illustrant une violation du droit des conflits armés. De telles scènes existent bel et bien, mais elles sont réservées aux rebelles, qui se comportent comme « terroristes » et sont donc logiquement considérés comme tels : mutilations, torture avec une foreuse, exécutions sommaires, pratique courante dans le chef d’Al-Qaeda en Irak. Ces scènes contrastent très clairement avec le comportement de Kyle et des autres soldats étasuniens, lesquelles ne semblent jamais commettre de telles atrocités. Le film ne montre donc ni ne fait même pas allusion aux exactions commises par les forces de l’armée des Etats-Unis à l’encontre de la population iraquienne (notamment dans le tristement célèbre centre de détention d’Abu Ghraib). Il en résulte une représentation très manichéenne du conflit en Irak, qui se résume à une lutte entre les bons (les Etats-Unis) et les méchants (les terroristes d’Al-Qaeda en Irak). Cette représentation binaire ne se limite pas au respect des règles applicables dans la guerre ; elle est également reflétée dans les références du film aux motifs de la guerre, Clint Eastwood semblant faire sien le discours de la « guerre contre le terrorisme » comme justification de l’intervention américaine en Irak.

2. La justification de l’intervention militaire des Etats-Unis en Irak au nom de la guerre contre le terrorisme

Dans la première partie du film, on découvre Chris Kyle, un cow-boy texan qui participe aux rodéos et s’amuse avec son frère cadet. Le moment clé de sa vie survient quant il entend à la télévision l’annonce des attentats contre les ambassades des Etats-Unis à Nairobi et à Dar es Salaam le 7 août 1988. La scène suivante en témoigne :

– [voix du reportage] : « Bulletin spécial. Les explosions survenues aux ambassades de Dar es Salaam, Tanzanie, et Nairobi, Kenya, faisaient clairement partie d’une guerre contre les Etats-Unis. Plus de 80 morts, plus de 1700 blessés par des bombes… » ;
– [Chris Kyle] : « Jeff … Tu vois ça ? » ;
– [voix du reportage] : « On ne sait pas encore qui en est l’auteur. Les ambassades étaient ciblées…. » ;
– [Chris Kyle] : « Regarde ce qu’ils nous ont fait. » ;
– [voix du reportage] : « … Cependant, 8 Américains, dont un enfant sont morts et 5 restent introuvables. ».

Fidèle à son profil de « chien de berger », Chris se précipite alors dans un bureau de recrutement des forces armées, en affirmant qu’il est un patriote, désireux de servir les Etats-Unis et de les protéger. C’est ainsi qu’il rejoint les SEALs. Quelque temps plus tard, le 11 septembre 2001, Chris et son épouse assistent avec horreur et stupéfaction à la chute des tours jumelles à New York. Le plan suivant nous montre Kyle déployé en Irak. Le lien entre les attentats de 1998 et de 2001 contre les Etats-Unis et la présence des troupes américaines en Irak est donc clairement établi : les forces américaines se trouvent en Irak en réaction à la guerre lancée contre les Etats-Unis par des groupes terroristes, pour empêcher que des actes de ce type se reproduisent. Chris Kyle ne doute pas un seul instant que le déploiement des troupes américains en Irak sert à protéger les Etats-Unis d’Al-Qaeda. Le dialogue suivant entre Kyle et un autre membre de SEALs, Marc Lee, le montre très clairement.

– [Marc Lee] : « J’aimerais croire à ce qu’on fait ici » ;
– [Chris Kyle] : « Le Mal est ici. On l’a vu » ;
– [Marc Lee] : « Le Mal est partout » ;
– [Chris Kyle] : « Tu veux qu’ils viennent à San Diego ou New York ? On protège plus que ce désert ».

Face aux doutes exprimés par Marc Lee sur la légitimité de la guerre, la réponse de Chris Kyle est catégorique: les soldats ont été envoyés en Irak pour défendre les Etats-Unis. En d’autres termes, c’est la légitime défense qui semble justifier cette intervention militaire.

Ainsi, le film ne fait aucune allusion aux arguments invoqués par les Etats-Unis, liés principalement à la présence d’armes de destruction massive, pour justifier son intervention militaire contre l’Irak en 2003. Des armes qui, on le sait, n’existaient tout simplement pas, ce que Clint Eastwood évite ainsi de rappeler, au contraire d’autres films consacrés au conflit (voy. notamment Green Zone, réalisé par Paul Greengrass et sorti en 2010). Eastwood se garde également d’évoquer l’argument officiel juridique avancé par les Etats-Unis, selon lequel l’intervention aurait implicitement été autorisée par d’anciennes résolutions du Conseil de sécurité, un argument très fermement condamné par l’immense majorité des Etats (pour un aperçu des arguments avancés par les Etats-Unis ainsi que des prises de position d’autres Etats en lien avec l’intervention en Irak, voy. Centre de droit international, dossier électronique Ius contra bellum – Positions exprimées à l’occasion de précédents particuliers, « L’intervention américano-britannique en Iraq du 20 mars 2003 (Operation Iraqi Freedom) », disponible sur : https://iusadbellum.files.wordpress.com/2011/07/irak-2003.pdf; v. aussi le dossier spécial paru dans la Revue belge de droit international, 2003).

En se limitant à une référence à la légitime défense, présentée comme évidente et naturelle, le film fait aussi l’impasse sur les problèmes juridiques suscités par l’invocation de cet argument, lequel est supposé respecter les prescrits de l’article 51 de la Charte des Nations Unies. D’abord, il n’est pas évident que cette disposition s’applique aux relations entre un Etat (les Etats-Unis d’Amérique) et un acteur non-étatique (Al-Qaeda) ; comme l’a rappelé la Cour internationale de Justice dans l’affaire du mur construit en territoire palestinien occupé ; « l’article 51 de la Charte reconnaît ainsi l’existence d’un droit naturel de légitime défense en cas d’agression armée par un Etat contre un autre Etat » ; il est donc, lorsqu’il est question d’une entité non-étatique, « sans pertinence au cas particulier » (Rec 2004, p. 194, par. 139). Ensuite, et en tout état de cause, l’argument de la légitime défense n’explique pas pourquoi l’Irak – qui n’a a priori rien à avoir avec Al-Qaïda – devrait subir les conséquences de l’exercice de ce droit (Corten, Le droit contre la guerre, 2ème éd., Paris, Pedone, 2014, pp. 265-266). En d’autres termes, pour pouvoir bombarder, envahir puis occuper l’Irak, les Etats-Unis sont tenus de montrer que cet Etat est lui-même responsable d’une agression armée, soit par le biais d’une attaque classique (ce qui n’a jamais été le cas) soit par celui de l’utilisation de forces terroristes comme celles d’Al Qaeda (ce qui n’a jamais été établi). Troisièmement, dans la mesure où la légitime défense est associée à l’idée d’une guerre préventive (G. W. Bush’s declaration to troops and families, Fort Hood, Texas, 3 janvier 2003, reproduite dans « L’intervention américano-britannique en Iraq du 20 mars 2003 (Operation Iraqi Freedom) », dossier électronique Ius contra bellum cité ci-dessus), il faut relever qu’une telle interprétation extensive de l’article 51 de la Charte des Nations Unies n’a jamais été admise en droit international positif (Corten, supra, pp. 662 et suiv.). Au contraire, le précédent de l’Irak a montré dans le chef de la plupart des Etats une grande réticence à admettre la notion de guerre ou de « légitime défense » préventive.

En définitive, le film semble bien faire l’apologie de l’intervention des Etats-Unis en Irak. Sur le plan du jus contra bellum, il reproduit une justification de la guerre très proche de celle invoquée par les Etats-Unis, sans jamais la remettre en question. Sur le plan du jus in bello, plutôt que de présenter le droit humanitaire comme un ensemble de règles mal adaptées aux réalités du terrain et très difficiles à respecter en pratique, comme c’est le cas de la plupart des films de guerre (voy. Vaios Koutroulis et Martyna Fałkowska, « A la recherché du principe de distinction entre combattants et non-combattants dans les films de guerre », dans Olivier Corten et François Dubuisson (dir.), Du droit international au cinéma, Paris, Pedone, 2015, pp. 315 et suiv), American Sniper se distingue par un grand nombre de scènes montrant les soldats des Etats-Unis qui appliquent sans difficulté particulière les contraintes imposées par le droit des conflits armés. Ainsi, malgré l’affirmation du réalisateur selon laquelle ce film « autorise le doute » sur le bien fondé de la présence des Etats-Unis en Irak, lui-même n’étant d’ailleurs pas « un grand partisan de la guerre en Irak » (voy. interview de Clint Eastwood dans Le Monde cité supra), American Sniper semble bel et bien faire l’apologie de cette guerre.

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