Clash à l’Institut de droit international : Washington Bullets et le principe de non-intervention – Une analyse d’Olivier corten

Publié le 24 février, 2015

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Macintosh HD:Users:olivier:Desktop:527.jpgThe Clash, formation britannique qui a sorti cinq albums devenus cultes entre 1977 et 1982, restera sans doute dans l’histoire de la musique pop comme un groupe révolutionnaire. Bien sûr, le qualificatif se justifie d’abord par le fait qu’on se situe en présence de l’un des groupes-phare (sans doute le plus connu après les Sex Pistols et, de l’autre côté de l’Atlantique, les Ramones) du mouvement punk, qui a bouleversé les codes musicaux entre 1976 et 1977. Sont ainsi dénoncés les groupes « dinosaures » alors en vogue (Genesis, Pink Floyd, Deep Purple, Yes, …), qui proposent une pop-rock techniquement élaborée, avec de longs morceaux rehaussés par d’impressionnantes vocalises et ponctués par d’interminables solos de guitare sur fond de nappes de synthétiseurs. A l’époque, l’establishment rock prétend confiner au raffinement du jazz voire de la musique classique, mais a sans doute perdu une grande partie de son énergie fondatrice.

Macintosh HD:Users:olivier:Desktop:the-clash.jpg

Avec le mouvement punk, on promeut au contraire des morceaux percutants et incisifs, souvent fait de quelques accords sur lesquels est posée une voix énergique qui éructe des paroles remettant en général en cause l’ordre établi. Mais, à la différence de certains de ses contemporains (spécialement les Sex Pistols, qui resteront le groupe d’un album et d’un mouvement), The Clash réussira à révolutionner la musique plus durablement, spécialement en s’imposant comme un pionnier du brassage des styles caractéristique du post-punk. C’est l’un des premiers groupes alternant ou articulant rock blanc (Should I Stay or Should I Go), reggae (avec notamment le bien nommé Revolution rock), puis plus tard dub (One more Time/One more Dub), funk (Overpowered by Funk), musique électronique (Straight to Hell), ainsi que tonalités orientales (Rock the Casbah), voire rap (The Magnificent Seven). Mais l’aspect révolutionnaire du groupe se traduit aussi par des paroles militantes qui, au-delà du no future étriqué du manifeste punk de base, connaît plusieurs déclinaisons : la défense des classes populaires (Career Opportunies), la lutte contre le racisme (White Riot) ou, et c’est ce qui nous intéressera ici, l’impérialisme.

Macintosh HD:Users:olivier:Desktop:_47378185_bootleg.jpgAlors que le premier album (The Clash) fustigeait l’impérialisme des Etats-Unis de manière générale (I’m so Bored with the USA), que le deuxième donnait lieu à une tournée aux Etats-Unis intitulée Pearl Harbor Tour, le troisième (London Calling), qui assurera définitivement au groupe une renommée mondiale, contenait déjà un morceau (Spanish Bombs) consacré à la guerre d’Espagne. Mais c’est sur le quatrième (triple) album Sandinista !, paru en 1980, que l’on retrouve, à côté d’une critique spécifique de la guerre du Vietnam (Charlie don’t surf, chanson inspirée d’une scène d’Apocalypse Now), un morceau directement consacré au principe de non-intervention : Washington Bullets.

Comme on le constatera en lisant l’intégralité des paroles reproduites ci-dessous, les Clash fustigent les interventions militaires de l’U.R.S.S. (en Afghanistan), de la Chine (au Tibet), du Royaume-Uni (via les fournitures d’armes) et, de manière plus détaillée, des Etats-Unis en Amérique latine. Musicalement, on retrouve d’ailleurs des influences reggae, mais aussi plus classiquement latino-américaines, avec un usage de percussions et de marimba qui soutiennent une voix mélancolique moins chantée que parlée. Quant aux paroles, un couplet mérite tout particulièrement l’attention pour l’internationaliste :

« For the very first time ever,
When they had a revolution in Nicaragua,
There was no interference from America
Human rights in America
Well the people fought the leader,
And up he flew…
With no Washington bullets what else could he do? ».

Macintosh HD:Users:olivier:Desktop:Unknown.jpegAinsi, la rébellion sandiniste —qui avait renversé le régime dictatorial de Anastasio Somoza en 1979— n’a pu triompher que grâce à l’absence (« for the very first time ever ») d’intervention extérieure de la part des Etats-Unis (« interference from America »). On le voit, à l’opposé des zélateurs du droit d’ingérence humanitaire dont le discours sera largement diffusé quelques années plus tard, les Clash se réfèrent à la fois au principe de non-intervention et au respect des droits de l’homme. En ce sens, ils semblent obéir à une logique relativement orthodoxe sur le plan du droit international : la souveraineté, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le respect des droits de la personne ne sont pas opposés mais associés, spécialement à l’époque de la défense des Etats issus de la décolonisation contre l’impérialisme des grandes puissances. En tout cas, le respect de la souveraineté et du peuple nicaraguayen, corollaire direct du principe de non-ingérence, est manifestement apprécié par les Clash qui, on l’a vu, intitulent leur album Sandinista !.

En un certain sens, les Clash font ici écho à la doctrine défendue par l’Institut de droit international à sa session de Wiesbaden quelques années plus tôt, en 1975. Dans sa résolution sur « Le principe de non-intervention dans les guerres civiles », on lit à l’article 2 :

« Les Etats tiers s’abstiendront d’assister les parties à une guerre civile sévissant sur le territoire d’un autre Etat ».

A l’époque, et aujourd’hui encore, ce schéma, qui consiste à mettre en principe sur le même pied les rebelles et les forces gouvernementales, est contesté. En insistant sur un strict devoir de neutralité prohibant l’intervention extérieure en faveur de gouvernements en place qui répriment leurs rébellions, l’Institut a donc adopté une position progressiste. Cette position peut s’appuyer sur un certain discours : en général, on n’aime pas assumer que l’on aide des autorités à réprimer un mouvement purement intérieur, et on préfère donc disqualifier celui-ci comme un jouet de forces étrangères, ou tout simplement un groupe terroriste (O. Corten, Le droit contre la guerre, 2ème éd., Paris, Pedone, 2014, chapitre V). C’est d’ailleurs de cette manière que les Etats-Unis présentaient le gouvernement sandiniste comme un simple suppôt de Moscou. Car, si les Clash se félicitent en 1980 du respect, « pour la toute première fois », du principe de non-intervention par les Etats-Unis lors du renversement du régime Somoza une année plus tôt, on sait que la situation allait radicalement changer dans les années suivantes. Les contras, à l’origine un mouvement ultra minoritaire défendant le dictateur déchu, allaient bénéficier d’un soutien militaire et paramilitaire massif sous la présidence de Ronald Reagan, soutien qui allait être condamné par la Cour internationale de Justice dans son célèbre arrêt de 1986. Cela n’a pas empêché, dans les faits, les Washington Bullets de continuer à être utilisées par les forces irrégulières au Nicaragua, avec en fin de compte une défaite du pouvoir sandiniste aux élections de 1990.

Dans l’ensemble, donc, la résolution de l’Institut, pas plus que la chanson des Clash, n’a limité la toute puissance des Etats-Unis. Cela n’a pas empêché ces deux acteurs de maintenir leurs positions respectives. En 2011, l’Institut de droit international rappelait sa résolution de Wiesbaden sur les guerres civiles et étendait le principe de non-ingérence aux situations de troubles intérieurs (résolution de Rhodes sur l’« assistance militaire sollicitée »). Quant aux Clash, ils ont persisté dans leur attitude rebelle, à la fois politiquement et musicalement, et ce jusqu’à ce que leur statut de rock stars planétaires la rende de plus en plus artificielle. Dès 1982 (si on met à part la furtive sortie d’un dernier album après la séparation), ils tiraient leur révérence, leurs membres (Joe Strummer et Mick Jones principalement) s’engageant dans de nouveaux projets artistiques, si pas aussi révolutionnaires, encore largement novateurs (avec notamment Big Audio Dynamite, et ses samples de films intégrés dans une musique joyeuse et bigarrée) …

Olivier Corten

Washington Bullets

Oh! Mama, Mama look there

Your children are playing in that street again

Don’t you know what happened down there?

A youth of fourteen got shot down there

The Kokane guns of Jamdown town

The killing clowns, the blood money men

Are shooting those Washington bullets again

As every cell in Chile will tell

The cries of the tortured men

Remember Allende and the days before

Before the army came

Please remember Victor Jara, in the Santiago stadium

Es verdad, those Washington bullets again

And in the Bay of Pigs in 1961

Havana fought the playboy in the Cuban sun

For Castro is a color is a redder than red

Those Washington bullets want Castro dead

For Castro is the color

That will earn you a spray of lead

Sandinista

For the very first time ever

When they had a revolution in Nicaragua

There was no interference from America

Human rights in America

The people fought the leader and up he flew

With no Washington bullets what else could he do?

Sandinista

An’ if you can find a Afghan rebel

That the Moscow bullets missed

Ask him what he thinks of voting communist

Ask the Dalai Lama in the hills of Tibet

How many monks did the Chinese get?

In a war torn swamp stop any mercenary

An’ check the British bullets in his armory

Sandinista

Sandinista

Que?

Sandinista


Pour aller plus loin :

Présentation de Washington Bullets : http://en.wikipedia.org/wiki/Washington_Bullets_(song )

Analyse de Washington Bullets : http://www.google.be/url?sa=t&rct=j&q&esrc=s&source=web&cd=3&ved=0CDIQFjAC&url=http%3A%2F%2Fgeofrey4u1.wikispaces.com%2Ffile%2Fview%2FWashington%2BBullets%2Bsong%2Banalysis.pptx&ei=muClU8P2Bs7T7AbGzoH4Dw&usg=AFQjCNG2ckoVjh0_MgO7_PJV-ITpZXYtZA&sig2=-aAJ44FMGzF9PeaJeFL5Kg&bvm=bv.69411363%2Cd.bGE

Article sur les Clash et Sandinista !, incluant Washington Bullets : http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Flondonsburning.org%2Fart_dallas_observer_03_02_00.html&title

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