The Dictator (Larry Charles, 2012). Que veut dire le mot « démocratie » ? – Une analyse de Nabil Hajjami

dictatorThe Dictator est une comédie réalisée par Larry Charles, sortie sur les écrans en 2012. Le film se veut ouvertement corrosif, burlesque – parfois même franchement graveleux – et satirique. Le ton est donné dès les premières secondes du film, lorsqu’on annonce au spectateur stupéfait que l’œuvre a été réalisée « In Loving Memory of Kim Jong-Il » avec, en gros plan, une image à la gloire du dictateur nord-coréen, disparu le 17 décembre 2011.

Interprété par le facétieux Sacha Baron Cohen, l’Amiral-Général Aladeen dirige l’État fictif du Wadiya, riche État pétrolier se situant dans la Corne de l’Afrique (approximativement au niveau de l’Érythrée). Le personnage, pour le moins loufoque, d’Aladeen constitue une caricature principalement inspirée de Mouammar Kadhafi, de Saddam Hussein et de Noursoultan Nazarbaïev (cf. « Après Borat, un Kadhafi d’opérette », http://www.lemonde.fr/cinema/article/2012/05/09/la-derniere-provocation-de-sacha-baron-cohen-alias-l-amiral-general-aladeen_1698678_3476.html). Cet anti-héros concentre certains traits de caractères communs aux plus célèbres dictateurs de l’histoire. Sociopathe notoire, il fait figure de dirigeant narcissique, sadique, paranoïaque et mégalomane. Il n’admet nulle contradiction, ne porte aucune considération à son peuple et s’adonne, d’un geste compulsif mimant la décapitation, à des exécutions arbitraires avec une aisance déconcertante. Une pratique du pouvoir, en somme, très éloignée des principes de droit international prohibant les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires (cf. A/71/732, Rapport du Rapporteur spécial sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, 2 septembre 2016, § 90), comme le montre l’extrait suivant :

La trame du film débute alors que la Wadiya tente de se doter d’un programme de production d’uranium enrichi destiné – officiellement du moins – à un usage « médical » et « écologique ». Nul n’ignore cependant que ce programme poursuit, en réalité, l’objectif de doter la Wadiya d’un armement nucléaire, composé de missiles subtilement dénommés « Barbes de l’Apocalypse », aux fins de projeter une attaque contre l’État d’Israël. Le film débute alors que la Wadiya se trouve sous le coup de sanctions internationales lui interdisant d’exporter son pétrole. La tension est aggravée par le manque total de coopération d’Aladeen avec les inspecteurs de l’Organisation des Nations Unies (ONU) mandatés pour vérifier que le programme nucléaire wadiyen ne poursuit pas de fins militaires.

Une bonne partie de l’intrigue du film repose sur le fait que le numéro deux du régime, l’Oncle Tamir, entreprend, en accointance avec les États-Unis, de faire disparaître Aladeen pour l’échanger avec un sosie simple d’esprit et aisément manipulable. Ainsi, le « faux » Aladeen pourra-t-il signer la Constitution « démocratique » exigée par l’ONU – et à laquelle le « vrai » Aladeen est farouchement opposé – ce qui conduirait à une levée des sanctions internationales. L’objectif final de l’Oncle Tamir n’est nullement la démocratisation de son pays. Il n’aspire à rien d’autre, une fois les sanctions levées, que de vendre le pétrole wadiyen pour tirer de ces transactions un enrichissement personnel substantiel. Ces manigances interrogent au passage la validité des soi-disant consentements émis, tout au long du film, par le sosie d’Aladeen, lequel n’a – en tout état de cause – pas qualité officielle pour engager la Wadiya.

Mais, pour l’internationaliste – fut-il ou non réceptif à l’humour caustique qui caractérise l’œuvre de Sacha Baron Cohen – l’intérêt du film The Dictator se trouve certainement ailleurs. Il réside dans le fait qu’une part significative du scénario utilise comme toile de fond l’ONU. Soit d’ailleurs dit en passant, l’Organisation aurait refusé, en raison du caractère politiquement très incorrect du film, de mettre ses locaux à la disposition de l’équipe de tournage (cf. « Sacha Baron Cohen ‘banned from filming at UN for fear of upsetting dictators’ », http://www.telegraph.co.uk/culture/sacha-baron-cohen/9274301/Sacha-Baron-Cohen-banned-from-filming-at-UN-for-fear-of-upsetting-dictators.html). On peut sans difficulté comprendre ce choix. Le portrait au vitriol qu’il dresse de certains dirigeants faisant fortement écho avec la réalité, l’Organisation, si elle avait apporté son concours direct à la réalisation d’un film à ce point susceptible d’heurter les susceptibilités, aurait effectivement pu se retrouver dans une posture politique inconfortable.

On sait l’importance et l’influence que les représentations véhiculées par les films (a fortiori les films dits « grand public » comme The Dictator) ont sur les imaginaires collectifs et populaires. À cet égard, le film réalisé par Larry Charles livre, de prime abord, une vision complètement désabusée du rôle et du fonctionnement des Nations Unies. Cette représentation s’inscrit dans une tendance « réaliste », voire même « ultra-réaliste », des relations internationales (I). La mise en scène, souvent burlesque, étant souvent au service d’une critique acerbe du fonctionnement de l’ONU, on aurait aisément tendance, au terme d’un premier visionnage, à ne retenir que cet aspect du film. Pourtant, à y regarder de plus près, le film The Dictator ne paraît pas non plus dépourvu, par certains messages qu’il véhicule, d’éléments s’inscrivant dans une lecture plutôt « idéaliste » des relations internationales (II).

I. Éléments d’une représentation réaliste de l’ONU

The Dictator brosse un portrait complètement cynique et désabusé du rôle des Nations Unies. L’Organisation est dépeinte comme le lieu de tous les complots et manigances. On peut par exemple le constater dans l’extrait suivant, au sein duquel le « faux » Aladeen s’adresse à l’Assemblée générale de l’ONU :

Le portrait ici brossé de l’ONU est pour le moins sévère. Nul ne semble s’émouvoir de la vaste mascarade se jouant à l’Assemblée générale ni questionner l’incompétence manifeste de celui qui prend la parole à la tribune. Toutes les délégations agissent comme si la situation était normale, ce qui en dit long sur le crédit apporté aux divers discours prononcés à l’Assemblée.

Surtout, on constate ici que l’idéal onusien, tel que proclamé dans le Préambule de la Charte, s’avère bien éloigné des intrigues qui se jouent entre les membres permanents du Conseil de sécurité. Ces derniers ne paraissent préoccupés que par leurs intérêts économiques et stratégiques immédiats et sont prêts à tout pour les préserver. En visionnant ce passage du film, on observe que les pressions en faveur de l’adoption d’une Constitution démocratique en Wadiya ne sont en réalité qu’une manœuvre permettant l’accaparement des ressources énergétiques de cet État par de grandes firmes pétrolières, sans aucun égard pour le sort des populations civiles. Sans d’ailleurs que l’on comprenne vraiment comment, les célèbres entreprises « Exxon », « BP », « PetroChina » et « Gazprom » disposent, au même titre que les États, de leurs délégués à l’ONU, qui de surcroît siègent au premier rang. L’échange entre l’Oncle Tamir et les représentants des firmes pétrolières (ou de leurs États respectifs ; le film entretient, on s’en doute à dessein, le flou quant à cette distinction) montre que les choix politiques opérés au sein des Nations Unies sont complètement pilotés, dans l’ombre, par les intérêts des grands groupes pétroliers.

On devine aisément que cette caricature, qui n’est peut-être pas aussi grossière que ce qu’il y paraît a priori, fait écho aux guerres conduites en Irak en 2003 et en Libye en 2011. Car, à la lecture de certains articles et rapports officiels, la fiction semble dans une certaine mesure être rattrapée par la réalité. Un article d’investigation, au titre évocateur de « Secret memos expose link between oil firms and invasion of Iraq » (http://www.independent.co.uk/news/uk/politics/secret-memos-expose-link-between-oil-firms-and-invasion-of-iraq-2269610.html), évoque ainsi des liens opaques ayant existé entre certaines grandes firmes pétrolières et les gouvernements américain et britannique à la veille de la guerre en Irak de 2003. De même, un rapport de la Chambre des communes britannique, rendu public en septembre 2016, souligne que l’intervention militaire de la France en Libye aurait été motivée par un « desire to gain a greater share of Libya oil production » (cf. House of Commons, Foreing Affairs Committee, Libya : Examination of intervention and collapse and the UK’s future policiy options, Third Report of Session 2016-17, 14 September 2016, p. 11). Dans l’un et l’autre de ces précédents, l’ONU aurait fait l’objet de tentatives d’instrumentalisations de la part d’États cherchant à « légitimer », par le recours à l’Organisation mondiale, des actions aux objectifs stratégiques en réalité peu avouables.

Dans ce contexte, le film The Dictator véhicule une vision absolument réaliste de l’Organisation internationale, laquelle est réduite à n’être qu’un lieu d’affrontement des rapports de force entre États agissant selon leurs seuls intérêts immédiats et sans aucune considération pour le droit international. L’ONU n’est, dans ce contexte, qu’un moyen permettant aux États d’arriver à leurs fins, aussi peu glorieuses soient-elles.

La corruption au sein des Nations Unies est ainsi très sévèrement dénoncée par le film. Il serait toutefois réducteur de ne retenir de The Dictator que cette critique de l’ONU. Car, au-delà des défaillances précitées, cette dernière paraît au demeurant s’acquitter de ses tâches de façon presque exemplaire.

II. Éléments d’une représentation idéaliste de l’ONU

Bien que le tempo général du film incline très nettement vers le réalisme, The Dictator recèle toutefois certains éléments dénotant une vision plutôt idéaliste des relations internationales. Les analyses optant pour une grille de lecture réaliste aboutissent, presque systématiquement, à s’indigner non seulement de la corruption, mais également de l’inefficacité des Nations Unies (cf. pour un exemple particulièrement significatif, « Cyclone à l’ONU : la partouze et les dollars, mamelles des Nations Unies ? – Une analyse d’Olivier Corten » ; http://cdi.ulb.ac.be/cyclone-a-lonu-la-partouze-et-les-dollars-mamelles-des-nations-unies-une-analyse-dolivier-corten/#more-3021). Pour ce qui concerne The Dictator, si la corruption de l’Organisation est – on l’a vu – effectivement dénoncée, son fonctionnement paraît en revanche être d’une remarquable efficacité.

À cet égard, la décision du Conseil de sécurité d’engager des frappes militaires contre la Wadiya constitue un tournant du film. Cette péripétie suppose au passage que les cinq membres permanents soient parvenus à un accord, ce qui s’avère en soi remarquable compte tenu du fonctionnement de cet organe. Mais c’est surtout les conséquences de cette action qui interpellent. L’effet de la résolution ne se fait pas attendre : sitôt celle-ci votée, Aladeen se voit, bon gré mal gré, contraint de revenir à la table des négociations s’il ne veut pas voir la menace de bombardements mise à exécution. Sans dévoiler des éléments clés de l’intrigue, on retiendra, au terme du film, que l’action des Nations Unies aura déclenché une série de péripéties qui permettra d’éviter l’intervention militaire de l’OTAN en Wadiya. En définitive, dans The Dictator, l’ONU est de façon effective parvenue à remplir son rôle : maintenir la paix et la sécurité internationales.

Dans un registre légèrement différent, le film recèle également un message qui, lu entre les lignes une fois passée la barrière du cynisme et de l’humour corrosif, dénote une vision plutôt idéaliste – certains réalistes pourraient sans peine la qualifier de naïve – de la question de « l’exportation » et du dévoiement du modèle démocratique. Ceci ressort particulièrement du discours final prononcé par le « vrai » Aladeen, lequel fait l’éloge de la dictature comme régime politique :

« This “Commerstitution” is nothing but a licence for oil companies and foreign interests to destroy my beloved Wadiya. Wadiya will remain a dictatorship.

Be quiet. Why are you guys are so “anti-dictators”?

Imagine if America was a dictatorship.

You could let 1% of the people have all the nation’s wealth. You could help your rich friends get richer by cutting their taxes, and bailing them out when they gamble and lose. You could ignore the needs of the poor for healthcare and education. Your media would appear free but would secretly be controlled by one person and his family. You could wiretap phones. You could torture foreign prisoners. You could have rigged elections. You could lie about why you go to war. You could fill your prisons with one particular racial group and no one would complain. You could use the media to scare the people into supporting policy that are against their interests.

I know this is hard for you Americans to imagine, but please try!

I will tell you what democracy is: democracy is the worst and the stalking, and the listening to every stupid opinion and everybody’s vote counts, no matter how crippled, or black or female they are. […] »

Devant un parterre de personnalités dubitatives et gênées, Aladeen, qui recherche pourtant à défendre la dictature, évoque ce faisant nombre de dérives observées au sein des démocraties libérales. Il justifie le recours au modèle dictatorial en ce qu’il permettrait notamment l’accaparement des richesses par une minorité, la pratique de la torture ou encore la surveillance généralisée. Cet extrait du film invite véritablement à la réflexion quant à ce qui singularise la démocratie – son identité, ses forces, ses faiblesses mais aussi ses dérives – par rapport aux autres régimes politiques. Son visionnage évoque presque irrésistiblement la célèbre formule de Winston Churchill, selon laquelle la démocratie serait « la pire forme de gouvernement, à l’exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps ».

Le film en profite également pour dénoncer l’absurdité de la transposition tous azimuts du modèle démocratique dans le monde ainsi que la dangereuse tendance à réduire la démocratie à la seule organisation d’élections. Car, à la fin de l’intrigue, des élections ont bel et bien lieu en Wadiya. Celles-ci sont pilotées par le régime en place et Aladeen l’emporte avec 98,8% des voix. Rien ne change cependant dans la gouvernance du pays, à l’exception du fait que le chef de l’État troque son titre « d’Amiral – Général » contre celui de « Président – Premier ministre ».

Pour enfin conclure ce bref billet, on ne résiste pas à la tentation d’établir un parallèle entre le film The Dictator de Larry Charles et le monument cinématographique qu’est Le Dictateur de Chaplin, sorti en 1940. En plus d’une évidente proximité dans leurs titres respectifs, les deux films reposent sur une intrigue articulée autour de l’échange fortuit d’un individu naïf et simple d’esprit avec un dictateur cruel et brutal.

Aladeen n’aura certes pas la postérité d’Hynkel. Cela dit, en visionnant The Dictator, on se surprend à réellement réfléchir au sens des termes démocratie et dictature, ainsi qu’aux possibles dérives induites par leur instrumentalisation. Peut-être la réussite de Baron Cohen réside-t-elle là : être parvenu, avec fort légèreté, à questionner le spectateur sur l’un des sujets essentiels de notre temps. Un peu à l’instar d’un Chaplin qui avait naguère, grâce à la puissance évocatrice du registre satirique, su magistralement sensibiliser ses contemporains à la montée des fascismes et de la haine.

Nabil Hajjami
Université Paris Nanterre (CEDIN)

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