La Doctrine américaine de l’intervention humanitaire dans « Air Force One » (Wolfgang Petersen, 1997) – Une analyse de François Dubuisson

Air force oneLe général Ivan Radek est le dirigeant autoritaire du Kazakhstan. Pour assurer son pouvoir, il réprime durement toute opposition et mène des opérations militaires à l’encontre de sa propre population. Le film débute par une séquence montrant sa capture par un commando russo-américain, destinée à le mettre hors d’état de nuire et ainsi mettre fin au conflit. Quelques semaines plus tard, le Président des Etats-Unis James Marshall (Harrison Ford) prononce lors d’un dîner de gala le discours suivant :

« La vérité, c’est que nous avons agi trop tard. Lorsque notre sécurité nationale s’est trouvée compromise. Le régime de Radek a fait massacrer 200 000 personnes. On a regardé ça à la télé. Nous avons laissé faire. Le carnage a duré plus d’un an. Nous nous sommes réfugiés derrière les embargos et la diplomatie. Comment avons-nous osé ? Les morts se souviennent. La paix, ce n’est pas seulement l’absence de conflit – mais le règne de la justice. Ce soir, je m’engage à changer la politique américaine. Jamais plus je ne laisserai l’intérêt politique nous détourner de notre devoir moral. Les atrocités et la terreur ne sont pas des arguments. A ceux qui les utilisent…votre règne est fini. Nous ne négocierons pas. Nous ne vous tolérerons plus. Nous ne tremblerons plus. C’est à vous de trembler. »

                   

Le contenu de cette déclaration pourrait s’analyser comme l’expression d’une opinio juris ou d’un engagement unilatéral des Etats-Unis, visant à préciser ou modifier sa position concernant les modalités des règles d’intervention dans un conflit impliquant des violations massives des droits de l’homme. Dans les deux optiques, la déclaration est faite par une personne habilitée à engager l’Etat (le Président) et dans des conditions de publicité (un discours officiel dans le cadre d’un gala), de sorte qu’elle serait de prime abord de nature à lier les Etats-Unis pour l’avenir. Toutefois, un élément essentiel est susceptible de faire défaut pour  que l’on puisse conclure que la déclaration soit de nature à engager internationalement les Etats-Unis : l’existence d’un objet clair et précis qui révèle l’intention de se lier sur le plan juridique (exigence que l’on retrouve formulée dans la jurisprudence de la Cour internationale de Justice, notamment dans les affaires des Essais nucléaires (Australie-Nouvelle Zélande/France) et Différend frontalier (Burkina Faso/République du Mali). La déclaration s’inscrit davantage dans le cadre de l’affirmation d’une doctrine politique et morale que dans celui de l’interprétation ou l’établissement d’une règle juridique. Les référents fondamentaux sont ainsi le « règne de la justice » et le « devoir moral », et non une quelconque règle droit, même à modifier. Dans cette perspective, il s’agit essentiellement de rompre avec une approche réaliste de la politique internationale, fondée sur les intérêts, en lui substituant une vision idéaliste, basée sur la Justice et la Morale, présentées comme univoques et universelles. Mais rien n’est dit sur les moyens précis de mise en œuvre de cette nouvelle conception idéaliste. Tout au plus peut-on déduire qu’il s’agirait de dépasser une stratégie de « diplomatie » et d’ « embargos », ce qui laisse entendre que des mesures plus « musclées » devraient pouvoir être entreprises, mais la forme et les modalités plus précises de ces mesures ne sont pas explicitées, et leurs rapports avec les règles de droit positif ne sont pas prises en considération. S’il est donc difficile de considérer que le discours du Président Marshall doive s’analyser en l’expression d’une position véritablement juridique, il n’en est pas moins révélateur d’une certaine conception de la place du droit international dans le discours des Etats-Unis, dont le cinéma est très souvent un reflet assez fidèle. Dans son allocution, James Marshall ne se préoccupe guère en effet de l’existence et du respect de règles et de procédures internationales qui s’appliquent à tous les Etats, en ce compris les Etats-Unis : le régime juridique du recours à la force, le principe de non intervention, les pouvoirs du Conseil de sécurité des Nations Unies. Seule la volonté des Etats-Unis, guidée soit par ses intérêts (ancienne doctrine) ou sa conception de la morale (nouvelle doctrine) doit guider le choix des actions à entreprendre à l’encontre de régimes accusés de commettre des atrocités. Deux ans après la sortie de Air Force One, mais dans la réalité cette fois, un langage assez similaire sera tenu par le Président Bill Clinton pour justifier l’intervention militaire de l’OTAN au Kosovo, entreprise en mars 1999 sans l’aval du Conseil de sécurité des Nations Unies. Mais l’on remarque que son approche ajoute à la perspective idéaliste une justification basée sur la défense des intérêts nationaux, considérés comme complémentaires :

« We act to protect thousands of innocent people in Kosovo from a mounting military offensive. We act to prevent a wider war, to diffuse a powder keg at the heart of Europe that has exploded twice before in this century with catastrophic results. And we act to stand united with our allies for peace. By acting now, we are upholding our values, protecting our interests, and advancing the cause of peace. […] Ending this tragedy is a moral imperative. It is also important to America’s national interest. […] It is this challenge that we and our allies are facing in Kosovo. That is why we have acted now—because we care about saving innocent lives; because we have an interest in avoiding an even crueler and costlier war; and because our children need and deserve a peaceful, stable, free Europe » (Statement on Kosovo, March 24, 1999, http://millercenter.org/president/speeches/detail/3932).

Pas plus que dans le discours du Président Marshall, on ne trouve de référence au respect du droit international, qui se trouve évacué au profit de l’affirmation de valeurs. Une telle image d’une action militaire des Etats-Unis incarnant par essence les valeurs de paix et de morale est fréquemment dessinée dans le cinéma d’action hollywoodien, Air Force One en étant un exemple emblématique parmi d’autres (Independance Day, Deep Impact, The Peacemaker,… ; voir notre article « Cinéma et idéologie : représentation et fonction du terrorisme dans le film d’action hollywoodien », in Olivier Corten et Barbara Delcourt (coord.), Les Guerres antiterroristes, Contradictions, n° 105, 2004, pp. 53-79).

François Dubuisson

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